Voyage au bout de la nuit, Céline
La "petite musique" de Céline : une danse macabre plus vivante qu'aucune autre
Pour ceux qui souhaiteraient découvrir un écrivain de grande envergure tout en étant réticent à l'idée de se conformer
au goût conventionnel qui, pieusement, adule la littérature consacrée, le moment est venu de lire Céline !
Grandiose et marginal à la fois, cet auteur qui disait écrire "pour rendre les autres illisibles" fut le premier à
pulvériser le langage académique de manière à faire palpiter l'écriture littéraire, trop ronronnante pour lui.
Paradoxalement, la vivacité frémissante et chaude de la langue célinienne exprime une pensée si noire qu'on serait tenté
de comparer les romans de Céline à des danses macabres turbulentes et fougueuses. Par son cynisme délectable, Céline nous dresse un tableau de l'existence désespérément sinistre et
drôle.
Dans son premier roman intitulé "Voyage au bout de la nuit", Céline fait accoster son héros Bardamu aux rives les plus
caractéristiques du monde contemporain. Bien entendu, ce périple est aussi un voyage symbolique de la jeunesse et de l'illusion vers la connaissance désabusée et la mort : "La vie c'est ça, un
bout de lumière qui finit dans la nuit. Et puis peut-être qu'on ne saurait jamais, qu'on ne trouverait rien. C'est ça la mort". Après avoir connu les horreurs de la guerre en Europe, la
pourriture en Afrique coloniale, le cauchemar de la déshumanisation aux États-Unis, le héros narrateur aborde la France des banlieues incarnant quant à elle l'injustice, la misère et la
mesquinerie d'une humanité sordide.
Cette célèbre autofiction précède plusieurs autres récits tout aussi savoureux dans lesquels l'auteur fait disparaître
le masque de Bardamu pour donner à son personnage principal son propre nom : Ferdinand. Plus on avance dans l'oeuvre de Céline, plus l'écriture s'émancipe de la syntaxe traditionnelle. Plus
qu'aucun autre auteur, Céline est réellement parvenu à s'approprier le langage pour en faire la pâte de son oeuvre personnelle, une oeuvre détonante et belle. Dans ses "Entretiens familiers"
Céline raconte : "D'instinct je cherchais un autre langage qui aurait été chargé d'émotion immédiate, transmissible mot par mot, comme dans le langage parlé. Ainsi se constitua le "style
Bardamu". Maintenant, ce style, je le trouve trop vieillot et trop timide. Il y a là encore trop de "phrases filées". Je ne peux plus avaler ça. C'est écoeurant".
Ainsi, rien n'échappe à l'obsessionnel dégoût de Céline, pas même ses propres oeuvres ! Cet écoeurement imprègne le
récit comme une odeur imprègne la matière et la manière avec laquelle il crée un réseau d'associations entre les êtres et le monde qui les entoure facilite l'impression de viscosité omniprésente
dans son oeuvre. Mais le plus fascinant est que le lecteur lui-même se retrouve comme happé, voire englué dans l'univers poisseux de Céline, notamment grâce à la familiarité avec laquelle ce
dernier s'adresse à lui. Sans jamais tomber dans l'esprit potache, Céline imbibe ses pages d'un inaltérable dégoût, dégoût dont l'excès même le fait basculer dans la dérision
jubilatoire.
Si l'atmosphère visqueuse de l'oeuvre suinte si facilement de ses pages, c'est en grande partie grâce au caractère vif
et pénétrant du style de la narration. On n’y rencontre rien qui ne soit contaminé par les impressions personnelles du héros narrateur. C'est son propre univers mental qui nous agrippe lorsque
nous lisons une quelconque description. Ainsi, tout en développant un style rigoureusement opposé à celui de Proust, Céline parvient comme lui à trouver un rééquilibrage du roman au profit d'une
voix narratrice qui déborde le récit. Cette voix, nous croyons même l'entendre, tant elle restitue l'émotion du parler à travers une écriture.
On aurait pourtant tort de s'imaginer que Céline se contente de retranscrire la langue orale, car si ses phrases sont
truffées d'élisions et d'expressions argotiques, le rythme et les sonorités de la langue sont finement travaillés pour créer ce que Céline appelle sa "petite musique". Lire Céline, c'est glisser
dans le flot d'une parole délirante qui rebondit, s'étire et se fige au rythme crépitant de l'écriture animée par un style qui s'efforce de retrouver la vivacité du parler tout en demeurant
artificiel, travaillé, donc écrit. Ainsi, Céline ranime l'écriture littéraire sans rien lui enlever de son caractère artistique.