Biographie de Charles
Bukowski
Alcoolique, misanthrope, obsédé sexuel, Charles Bukowski a tout pour plaire. Né en Allemagne en 1920, il émigre à Los Angeles
où ses parents souhaitent faire fortune. Son éducation n'en n'est pas moins réglée à la prussienne : taloches et coups de lanière rythment son enfance et son adolescence qui s'achève enfin
lorsque, complètement ivre, Charles met son père ko.
Postier, magasinier, employé de bureau, ouvrier, il exerce une foule de petits boulots dont il se fait toujours virer
prestement. Pour échapper à un univers qui le rebute autant qu’il le fascine, il boit et court les femmes. Il n'est pas exagéré d'affirmer qu'il a vomi ses tripes dans tous les bars de Los
Angeles'.
À cinquante ans, il devient poète, romancier, chroniqueur et nouvelliste. Ses titres reflètent assez
bien ses préoccupations principales: Women, Mémoires D'Un Vieux Dégeulasse, Érections, Ejaculations, Exhibitions Et Contes De La Folie Ordinaire... Ces mots sont bien sûr à prendre
au sens propre, mais aussi au sens figuré. Ainsi le terme d'"éjaculation" renvoie à l'idée d'expulsion libératrice ou d'explosion de rage et de haine déchaînée. Bukowski se
défoule en laissant son imagination se vautrer dans l'ignoble. Le sordide incruste chaque phrase, et le registre fantastique de certaines de ses nouvelles ne saurait estomper cette tendance
morbide si fondamentale dans son oeuvre. Cela explique en partie pourquoi les chutes de ses nouvelles nous font toujours retomber dans l'atmosphère sombre et monotone qui
domine l’existence misérable des héros, héros qui reflètent souvent une facette précise de leur créateur, tel Henry Chinaski, écrivain toujours saoul en mal d'amour et de sexe. Il en devient
pathétique, voire attendrissant. C’est aussi un poète dans sa façon de percevoir les gens et le quotidien, aussi sombres qu’ils puissent être.
Même si son imagination caustique et perverse constitue un ingrédient majeur, la réalité fournit la matière la plus
indispensable à son œuvre. C'est en tout cas ce qu'il affirme en écrivant: "Les hôpitaux, les prisons et les putes, telles sont les universités de la vie. J'ai passé plusieurs licences". Pour
lui, la rudesse de l'existence aiguise la sensibilité. "Que peut faire un poète sans la souffrance ? Il a autant besoin d'elle que d'une machine à écrire". Bukowski méprise les gens trop aisés
sur qui la réalité glisse sans les atteindre, les laissant ignorants et creux, incapables de penser le monde. Il se souvient du temps où il allait lire ses poèmes dans les facs. Un jour, il a
trouvé les étudiants si cons qu'il a arrêté sa lecture et s'est mis à leur poser des questions puis à les couvrir d'insultes.
Bukowski n'a donc rien du joyeux luron sociable qui rit, mange et boit en bonne compagnie. L'alcool est plus un
moyen de supporter la bêtise humaine. C’est aussi et surtout un carburant idéal pour écrire. Enfin... c'est surtout vrai pour la bière, que Bukowski n'assimile pas à de l'alcool en général: "La
bière, ça ne donne pas de rushes comme l'alcool, et ça tient compagnie toute la nuit. Le problème avec les joints, c'est que tu te marres et que tu arrêtes d'écrire". Il peut ainsi rester
plusieurs jours d'affilée à écrire et à boire au milieu d'une chambre jonchée de cadavres de bouteilles. Il ne sort que pour partir à la recherche d'un magasin de spiritueux qui acceptera de lui
faire crédit de plusieurs bouteilles de whisky, de bière et de porto. La boxe et les courses de chevaux l'intéressent aussi. Mais ce qui le tire le plus efficacement de son travail d'écriture, ce
sont les femmes, qu'il choisit souvent "au bord de la déglingue finale".
Bukoswki
semble éprouver beaucoup de volupté face à la déchéance. Naturellement, il s'arrange pour en faire profiter son lecteur. Aucun détail ne lui est épargné, pas même lorsqu'il va aux toilettes.
Pourtant, ces nécessités de la vie sont généralement considérées comme trop insignifiantes pour avoir le droit d'apparaître dans un livre. Même la téléréalité les contourne. Si de nombreux
auteurs comme Flaubert se sont auparavant évertués à décaper l'insignifiant pour le mettre en évidence, peut-on aujourd'hui le réintroduire dans la littérature sans péril ? C'est pourtant une
tendance très courante de la littérature postérieure à la seconde guerre mondiale dont les absurdes atrocités n'ont plus permis à l'homme de continuer à croire à l'idée que le monde possède un
sens. La perfection classique n'a donc plus de raison d'être. Cependant, l'idée de perfection existe encore sous une autre forme. Désormais, l'œuvre ne cherche plus à satisfaire les exigences
extérieures, mais à s'accomplir intérieurement, en respectant une cohérence interne. C'est ce que fait Bukowski en insérant dans son oeuvre les nombreux moments de la vie passés sous silence
dans les narrations habituelles. Comme tout véritable auteur d'autofictions, il cherche à transmuter le matériau de l'existence en valeur. Paul Valéry résume très bien cette même idée en écrivant
dans ses cahiers: "Ma vie n'a rien d'extraordinaire mais ma façon d'y penser la transforme". Et si ses histoires puent, c'est parce que celles des autres sentent bon: contrairement aux auteurs
habituels qui enjolivent et retranchent certains éléments de leur existence, Bukowski se contente de récolter la réalité brute pour en faire la pâte d'une création
signifiante.
M.G.